la-photo-texte-n3« Chant diphonique » n°1

J’ai choisi d’appeler cette toile « Chant diphonique » en référence aux chants utilisés dans les cérémonies chamaniques ou hindouistes lors de certaines pujas. Le même chanteur parvient à émettre deux sons simultanément. Cette toile de 150 x150 cm s’est imposée à moi parce que, plus que les autres peut-être, elle semble venir confirmer un projet qui me poursuit et qui fait que je peins comme je peins. L’accumulation de gestes qui s’entremêlent et se superposent ; le prolongement « numineux »*. des enchevêtrements de branches et de lianes créent les strates de ma peinture. Une géologie comparable aux plis deleuziens entre lesquels s’éveillent des bribes de gestes que j’identifie à des fragments de mots, des sons dispersés. La forêt est vivante et me souffle les gestes et les couleurs que ma toile accueille en opérant une sorte de révélation : Un message encore en gestation, encore confus bien que dans leur rencontre insolite parfois, les gestes et les couleurs en se connectant créent cette musicalité à laquelle je fait référence. « La Nature est un temple où de vivants piliers – Laissent parfois sortir de confuses paroles »** Il n’y a qu’un pas à faire pour retrouver l’émotion que j’ai ressentie devant « l’Annonciation » d’Ambrogio Lorenzetti. Dans cette toile l’ange Gabriel émet les divines paroles inscrites dans la chaire de la peinture, de la même façon que dans mes toiles, surgissent des entremêlements de lignes et de couleurs des sortes de signes à l’état naissant. Dans « Chant diphonique » les strates ne se lient pas comme dans les autres. Ici, la peinture offre une lisibilité qui m’a intriguée au point de faire ce que je n’avais jamais entrepris, devenir son exégète comme si je cherchais à en exhumer ce qui est encore informulé. Déterrer, rendre visible… réactiver une mémoire, révéler ce que la forêt aurait à nous dire… Par quel hasard cette peinture vient-elle insister pour que je poursuive cette perspective alors qu’elle fut peinte en forêt mais sur la lisère d’un cimetière ? Cela viendrait affirmer que la forêt nous parle si tant est que nous prenions le temps de lui ouvrir sa porte afin d’oser regarder à travers elle.

* Rudolf Otto : Le Sacré, Payot, 1949 : « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur » ** Baudelaire : « Correspondances »