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« Le bruissement d’un paysage »

Tout au début, « Le bruissement d’un passage » n’était pas un diptyque, il était juste une toile de 90 x 110 cm, interrompue, sans nom, laissée sur un coté de l’atelier en attente d’une résolution… Son format rectangulaire, devait en être la raison. Je peins presque toujours sur un format carré. J’apprécie particulièrement cet espace parce qu’il n’introduit aucune direction spatiale. Il est le lieu où se retrouvent autant le haut, le bas que tous les points cardinaux. Une fusion qui relève d’une pensée de l’unicité et qui trouve son origine dans la peinture suprématiste de Malevitch.

Je ne me souviens plus poussée par quelle intuition je suis partie peindre en forêt en emportant cette toile en attente, avec une deuxième identique mais vierge. Je me rappelle juste ce sentiment d’incertitude mêlé à une certaine exaltation comme avant le départ pour un grand voyage. Peindre engendre toujours un sentiment d’aventure. Comme on ne peut jamais faire le même voyage, peindre engage le désir d’un ailleurs ici-là. Cela répond à un appétit d’envisager d’autres possibles, de se faire déstabiliser pour que surgisse un renouveau… Des expériences parfois éprouvantes qui nous obligent à nous transformer.

En forêt, il m’était impossible de peindre sur ce format précisément rectangulaire. La verticalité, l’horizontalité entravaient mes gestes, cassaient un rythme. Il y avait comme une fermeté austère qui me contraignait à rester sur terre… Lorsque la deuxième toile entra dans la dance alors commença l’aventure. Bien que ma toile soit généralement posée à même le sol, je ne peins pas comme Pollock qui tourne autour de sa toile. Moi, quand je peins dans la forêt, c’est la toile qui tourne ; elle va, elle vient et je la suis… Avec les deux toiles, j’ai joué le jeu de les suivre tour à tour lorsqu’elles s’écartaient, et ensemble quand elles se retrouvaient. L’une portait déjà des traces, des pensées emmêlées, l’autre était dans l’appel d’une genèse. C’est la première qui engagea le dialogue, des murmures transmis en secret jusqu’à ce que la magie s’opère entre les deux. Je me pose aujourd’hui la question de savoir si ce lien noué peut être comparable à celui d’une filiation. Cette question s’impose mais ne me suffit pas devant tant d’évidence (je suis maman depuis une petite dizaine d’années). Ce lien réalisé par les deux toiles en réciprocité m’interpelle parce qu’il fait aussi écho à celui qu’entretiennent certains peuples avec leur environnement. Ma pensée rejoint ceux qui n’établissent pas de séparation entre le monde de la nature et celui des hommes. Ces peuples qui confèrent aux plantes et aux animaux les attributs de la vie sociale, pour qui le ciel, le vent, l’eau…et la forêt sont des êtres vivants*.

Dans ce diptyque, l’expression de ce passage me plait. Sur le moment, il m’a surpris parce qu’il ne semblait pas répondre à ceux qui construisent mes références. Je pense notamment à certains diptyques de Joan Mitchell qui m’avaient confondue à l’époque. Chez elle, deux toiles sont toujours inséparables parce qu’elles viennent se renforcer mutuellement et/ou produire un entre-deux très particulier. « Le bruissement d’un passage » crée une césure dans le temps que vient souligner l’espace vide entre les deux panneaux. C’est une interruption temporelle imperceptible, comme un glissement, comme un mouvement et on ne sait si on le perçoit ou si on le sent. Quelque chose oscille. Ce léger décalage qui s’opère entre les deux panneaux ne cherche pas une rupture ou une confrontation pour exister. Il ”figure” un blanc qui nous traverse parfois, pour peu que nous y fassions attention ; un blanc lié à un mystère, celui avec lequel je peins et que je conjugue avec les voix des poètes qui tendent, eux aussi, de « célébrer le surgissement de la présence »** Rêver d’un monde réconcilié c’est avoir la foi en ce lien auquel « nous sommes tous convoqués…ontologiquement liés »*** C’est prendre parti pour vivre insoumise.

* Philippe Descola : ”La fabrique des images” – ”La composition des mondes” Davi Kopenawa et Bruce Albert : ”La chute du ciel”, 2014 ** ”L’étrangeté chez Heidegger”, France Culture, Les nouveaux chemins de la connaissance, jeudi 5 septembre 2013 avec Pierre Dulau, intervenant. ***Miguel Benasayag : ”La fragilité”, Éditions La Découverte, Paris, 2004